Margiela, l’iconoclaste

Non, la mode de Martin Margiela n’est pas belle. Austères, déglinguées, brutes, déconstruites: les créations du maître belge sont un véritable bras d’honneur au bon goût. Elles foulent au pied l’esthétisme, dégomment le chic de son piédestal. Le propos du créateur est ailleurs.

L’exposition « Margiela/ Galliera 1989/2009 » au Palais Galliera à Paris propose d’explorer le vocabulaire inventé par un designer visionnaire. Des vêtements, à la communication en passant par les défilés, il soigna sa singularité dans les moindres détails. Chaque acte posé est une invitation à la réflexion, sur la mode certes mais pas seulement. A travers son art, Martin Margiela questionne les rapports humains et les différents enjeux de son époque. L’occasion de plonger dans l’univers d’un créateur radical et hors norme, dont le dernier pied de nez est d’entrer au musée.

Son parti pris

Dans un monde saturé d’images, où règne le culte de soi, Martin Margiela prend le virage inverse. Pour protéger son intimité et ne pas détourner l’attention de ses vêtements, il choisit d’être invisible. Aucune image de lui ne circule, il n’accorda quasiment pas d’interview durant les 20 années passées à la tête de sa marque. En 2007, estimant avoir tout dit, il se retire du monde de la mode, sans lever le voile sur son identité. Martin Margiela est pour toujours un génie dans un corps anonyme.

Sa signature

Déconstruire pour créer de nouvelles formes. Montrer l’envers du décor. Ce sont les propositions majeures du créateur. Celui qui fut à ses débuts l’assistant de Jean-Paul Gauthier partage avec « l’enfant terrible de la mode » le même désir de bousculer les codes. Malmener le vêtement sera son terrain de jeu. Il en révèle l’envers, les coutures et la doublure. Il donne aux pièces un aspect non fini et rend apparentes les étapes de la fabrication. Martin Margiela dévoile ce que la mode a toujours caché. Passionné par le vêtement historique, le créateur transforme des modèles anciens en garde-robe contemporaine, ou crée des répliques à l’identique. Il interpelle la mémoire de la mode. Sa démarche donnera naissance à la ligne « Replica ». Toqué de récup, il crée aussi des vêtements à partir d’objets et de matériaux récupérés. La ligne « Artisanale » qui en découle défilera dans le calendrier de la Haute-Couture à partir de 2005. La consécration d’une approche conceptuelle et audacieuse du vêtement.

Les pièces iconiques

Ce sont des chaussures insolites qui firent tourner la tête des passantes quand elles déboulèrent dans la rue. Les bottines « Tabi » détonnent par leur forme. Inspirées des « jikatabi » japonaises, des chaussettes-bottillons au gros orteil séparé, elles donnent l’illusion d’un pied nu posé sur une semelle et un talon haut. Déclinées en cuissardes, en sandales et en ballerines, elles sont la signature ultime de la maison. La carrure étriquée par des vestes de tailleur près du corps fait aussi partie des marques de fabrique du créateur. Au début des années 2000, Martin Margiela tourne le dos à ses silhouettes filiformes et monte le volume de ses créations. L’oversize devient sa nouvelle religion et marque durablement les lignes. Durant plusieurs saisons, il fait flotter le corps de la femme dans des vêtements XXXXL, réinterprétant de manière appuyée le style masculin-féminin.

Les défilés phare

Les défilés  de Martin Margiela sont conçus comme des manifestes. A travers les lieux ou les procédés insolites qu’il choisit pour présenter ses créations, le designer délivre un message. Auront marqué les esprits le premier défilé au Café de la gare à Paris où les mannequins marchent en cadence le visage voilé (PE1989), le défilé dans un terrain vague du 20ème arrondissement parisien entouré des enfants du quartier, le défilé à la salle Wagram où chaque mannequin est suivi par un technicien qui l’éclaire (AH 96-97) ou le défilé dans un quai désaffecté de la gare du Sernam (AH 00-01). Des présentations qui appellent le commentaire, plaisant ou non, en tout cas une réaction.

« J’aime les vêtements que je n’ai pas inventé »

Martin Margiela.

Le carré blanc en guise d’étiquette sur les créations de Martin Margiela est vite devenu un détail chic pour les inconditionnels de la marque. En réalité, il souligne la volonté du créateur, qui a beaucoup détourné des modèles existants, de ne pas s’approprier des vêtements créés par des anonymes. Sa règle d’or : rendre à César ce qui appartient à César.

L’expo

Mise en scène par Martin Margiela, l’exposition est une balade chronologique qui conduit le visiteur de défilé en défilé. Chaque saison est décryptée et met en lumière le processus créatif du designer. Dans une ambiance de chantier qui lui est chère, on vit une immersion passionnante dans les archives de la marque. L’exposition fait tomber tous les poncifs sur Martin Margiela dont la démarche honnête et sans concession aura marqué l’histoire de la mode.

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