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Conversation secrète avec la Chapellerie Clandestine

Non, vous ne découvrirez pas dans cet article le visage de Baptiste Viry, fondateur de la Chapellerie Clandestine. Ce n’est pas une posture, encore moins de la prétention de sa part. Plutôt une volonté farouche de ne pas se mettre en avant. C’est autour de valeurs fortes – derrière lesquelles il préfère s’effacer – que ce designer de 35 ans a créé une ligne de chapeaux intemporels, fruit du savoir-faire français. À l’exposition pleins phares, il préfère la clandestinité de ses créations qu’il vend au fil des rencontres et dans un unique point de vente. Anonymat, distribution raisonnée et singularité du produit : Baptiste Viry invente une mode à contre-courant des schémas classiques. Rencontre avec un créateur humaniste, qui place la réflexion et l’engagement, au coeur de son projet.

Texte: Inès Matsika

La Chapellerie Clandestine n’est pas votre première aventure dans la mode. Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ?

Je suis diplômé de l’École de la chambre syndicale de la couture parisienne. J’ai fait mes classes dans le studio de création d’Hermès, et à 25 ans, j’ai lancé une marque éponyme de vêtements et d’accessoires. À travers cette première expérience, j’ai éprouvé le modèle classique de développement d’une marque. Avec La Chapellerie Clandestine, j’avais envie de tenter autre chose et de revenir vers la notion d’intemporalité qui m’avait tant fasciné chez Hermès.

Pourquoi vous être recentré sur le chapeau ? Quel rapport entretenez-vous avec cet accessoire ?

Le chapeau m’a toujours passionné. Il est à la frontière entre l’objet design et l’accessoire. Il m’a permis d’aller plus loin dans l’expérience de la mode. De sortir de la tendance pour aborder l’intemporel. J’aime bien cet exercice et l’idée d’apporter de la profondeur au produit.
Il y a aussi une part d’affect qui entre en jeu. J’avais un très beau grand-père qui portait constamment des chapeaux et dont le style m’a beaucoup inspiré.

Quel est le concept de la marque ?

Une fois par an, nous proposons une collection de chapeaux éthiques fabriqués en France et mis en vente à un prix juste car jusqu’à récemment nous n’avions aucun intermédiaire. Les chapeaux sont vendus entre 110 et 140 €.

 

 

 

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Le nom de votre marque pose le principe de la clandestinité. Quelle philosophie se cache derrière ?

Il y a l’envie profonde d’aborder la mode autrement, de manière plus humaine et raisonnée. Je ne souhaitais pas envahir les multimarques avec mes produits. Au lancement du projet, j’ai donc privilégié la distribution en directe. Je vend mes chapeaux en utilisant mon réseau et en étant contacté par mail par la clientèle. Je rencontre les intéressés dans les cafés.

Ç’est une démarche conviviale qui demande du temps et ne repose pas sur un modèle économique classique. Mais je fais partie d’une génération qui aime les défis et qui estime qu’il y a pas mal de modèles à foutre à la poubelle ! Ça peut paraître idéaliste mais avec ce projet, j’ai envie de défendre certaines valeurs, quitte à me développer de manière plus confidentielle.

Votre marque est aussi le fruit d’une réflexion sur le savoir-faire français. Vous pouvez la partager avec nous ?

Nous avons perdu pas mal de savoir-faire au niveau du chapeau car le port de cet accessoire est tombé en désuétude et qu’on s’est laissé distancer par d’autres pays moins chers en production. Mais il reste encore des artisans en France qui maîtrisent toutes les étapes de la confection et j’ai réussi à les retrouver !

Fabriquer dans l’Hexagone a un coût, mais travailler avec les derniers gardiens de la chapellerie française n’a pas de prix pour moi. Pour respecter une éthique qui m’est chère, j’ai aussi choisi d’utiliser de la laine de mouton pour mes produits. Généralement, les chapeaux sont fabriqués en peau de lapin, ce qui inclut l’abattage de l’animal. Avec la laine tondue, on évite cela 

Dévoilez-nous les coulisses de la collection en cours…

Elle a été réalisée dans le sud de la France par des maîtres chapeliers dont j’ai suivi le travail au quotidien. Les observer m’a donné envie de mettre en avant ce qui était de l’ordre de l’erreur. Tous les ratés que ces artisans ont par réflexe tendance à cacher ou à corriger et dans lesquels j’ai perçu une vraie beauté. Chaque chapeau de la collection a été construit autour d’une erreur.

Nous nous rencontrons dans votre unique point de vente, à L’Ambassade à Paris. Pourquoi ce lieu ?

J’ai été séduit par la philosophie de ce multimarques, situé dans le quartier Vertbois, qui met en avant le savoir-faire français et le made in France. Ça correspond à une partie de notre identité. Notre présence à l’Ambassade répond aussi à un besoin. Il devenait nécessaire de faciliter un peu l’accès de nos produits aux clients.

À la manière de Martin Margiela, vous avez décidé de vous effacer derrière votre marque. Expliquez-nous cette démarche.

J’ai décidé de ne pas incarner physiquement La Chapellerie Clandestine car je suis convaincu que montrer mon visage à travers ce projet ne m’apporterait rien. Ce qui m’intéresse, c’est le rapport aux autres, pas de flatter mon ego. A l’heure où tout le monde se met constamment en scène, j’avais envie de prendre le contrepied. Privilégier le collectif à la figure individuelle.

 

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Surexposition, surconsommation…vous allez à contre-courant des principes qui dominent notre société. Vous ne vous sentez pas trop seul sur ce chemin ?

Non, parce que je ne le suis pas. En mettant au cœur du projet certaines valeurs de partage, d’ouverture et de sincérité, j’ai attiré vers moi des personnes qui les partagent. Aujourd’hui, on a le devoir de nourrir une réflexion autour d’une marque, pour bousculer une industrie de la mode qui s’essouffle et qui a besoin de se renouveler.

J’ai conscience que la route sera longue car on ne va pas vers la facilité, mais ce travail est payé par de belles rencontres. Au bout d’un an et demi, La Chapellerie Clandestine commence à bien se développer. Notre concept s’inscrit dans une prise de conscience générale et répond à un besoin de consommer différemment.

 Vous fabriquez des chapeaux, intemporels conçus pour durer. Quel est votre rapport au temps ?

Ah, question philosophique ! Il faudrait beaucoup de temps justement pour y répondre (rires). Ce qui m’a toujours plu, ce sont les traces que le temps laisse sur les objets. C’était d’ailleurs la thématique de la collection précédente. J’ai voyagé au Pérou et j’y ai découvert le métier de réparateur de chapeaux. J’ai récupéré auprès de ces professionnels des bandes de couvre-chefs abîmées et décolorées dont j’ai paré mes créations. Grâce à ces éléments usagés, chaque chapeau devenait unique et porteur d’une tranche de vie. Toute la beauté de l’usure du temps, à laquelle je suis sensible, s’exprimait dans cette collection.

L’héritage mode de Baptiste Viry

 

Votre première émotion mode

Je n’ai pas du tout grandi avec une envie de travailler dans la mode. C’est l’amour des beaux objets qui m’a amené vers ce métier. J’ai exercé mon œil auprès de mes parents qui sont des fous d’antiquités et qui m’embarquaient régulièrement pour chiner aux Puces de Clignancourt. Parmi mes premiers chocs esthétiques, je peux citer les films d’Emir Kusturica « Chat noir, chat blanc » et « Le temps des gitans ». Deux œuvres sublimes qui m’inspirent encore aujourd’hui.

Une odeur liée au vêtement

Le vieux cuir. C’est le souvenir olfactif que je garde de mon grand-père. C’est aussi l’odeur que l’on sent lorsque l’on chine de vieilles pièces sur les marchés.

Les artistes qui ont forgé votre goût du beau

La liste est trop longue pour les énumérer. Une chose est sûre : le beau me fascine. Même si j’ai conscience que ma vision est forcément subjective !

Parallèlement à La Chapellerie Clandestine, j’ai monté « Beau Studio », un studio de création qui accompagne les marques dans la création de leur identité. C’est un autre espace pour exprimer et proposer ma notion du beau.

Des archives de mode à découvrir

Quand je travaillais chez Hermès, j’ai eu accès à une partie de leurs archives. Mais j’adorerais en découvrir l’intégralité. C’est une très belle maison qui fait un travail incroyable au niveau du cuir et de la sellerie.

Trois pièces qui vous définissent

Ce que j’aime le plus dans la vie, c’est d’avoir des objets qui m’accompagnent au quotidien et qui portent une histoire. À l’image d’un portefeuille acheté à New Delhi, en Inde. Dès que je le touche, il me rappelle le moment précis et l’endroit où je l’ai acheté. C’est beau d’être entouré par des objets qui ont du sens.

Ambassade Excellence, © Christophe Bouquet

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