Michel Vivien

Michel Vivien, le trublion du soulier

L’expression électron libre semble avoir été créée pour Michel Vivien. Depuis 20 ans, le créateur compose, pour sa marque éponyme, une partition dont il maîtrise seul les notes. Farouche défenseur d’un certain art de fabriquer le soulier, il imagine des modèles artisanaux, confectionnés dans des cuirs premium. Ne lui parlez pas de marketing ni de matraquage publicitaire. L’homme –à l’esprit vif et mordant– a choisi une voie plus intime pour parler aux femmes. Et le message passe, amplifié par l’authenticité de sa démarche. Dans son atelier show-room parisien aux allures de loft, trônent ici et là des traces de sa riche carrière. Celui qui, avant de lancer sa marque, collabora avec de prestigieuses maisons comme Yves Saint Laurent et Christian Dior, nous reçoit pour une conversation éclairée, traversée par de nombreux traits d’humour.

Texte : Inès Matsika

Photos : @insidefashionplaces

michel vivien

Michel Vivien

michdel vivien

Vous vous définissez comme un artisan du soulier. Pouvez-vous expliquer cette notion et en quoi est-elle est au cœur de votre marque ?

Depuis le début de ma carrière, je réalise les formes de mes chaussures (pièce en bois ou en plastique qui représente le volume du pied. Ndlr) et les prototypes des talons. C’est un travail très précis que je suis le seul à faire aujourd’hui. Ça m‘a d’ailleurs valu d’être considéré comme un technicien plutôt que comme un styliste (rires) ! Je m’impose ces contraintes car je suis obsédé par l’idée du confort. J’enferme un pied qui doit se déplacer avec aisance. Travailler les formes me permet de contrôler les équilibres à apporter à la chaussure. Je le fais aussi par goût. Sculpter le bois est un temps magnifique que je m’accorde. Un moment de calme absolu. Avec le dessin, c’est ce qui m’apaise le plus.

Quel est votre secret pour obtenir le juste équilibre ?

Je le trouve au niveau de la cambrure de la chaussure. J’essaie aussi de ne pas exagérer la hauteur du talon. Quand on dépasse les 10 centimètres, on est hors réalité. Je ne perds pas de vue le quotidien des femmes qui doivent assumer 1000 rôles en une journée ! Je suis tout sauf fétichiste et je refuse d’alimenter une certaine idée que l’on se fait d’elles. Je suis au service des femmes avant tout.

Qu’est ce qui déclenche chez vous l’idée d’un modèle ?

J’ai toujours considéré l’inspiration comme un joyeux hasard. C’est le travail qui apporte des idées. Donc je dessine énormément. Une fois que la forme est réalisée, j’achève la composition de la chaussure en choisissant sa matière et sa couleur. Les modèles sont ensuite réalisés dans des ateliers italiens avec lesquels je travaille depuis des années. Je me suis interdit d’avoir des reflexes. Je construis encore mes chaussures comme un débutant, à qui il arrive de faire des erreurs (rires) ! J’essaie de conserver une certaine fraîcheur dans la façon d’exercer mon métier.

michel viviven
michel viviven

Formé aux Beaux-Arts de Paris, vous vous destiniez à la peinture avant que la mode ne vous rattrape. Est-ce que cette première passion transparaît dans vos créations ?

On dit que je suis coloriste mais en réalité je touille de la couleur (rires). Cette formation aux Beaux-Arts –même si elle fut courte, je n’y suis resté que trois mois – a affûté mon œil et m’a appris le juste équilibre entre différents tons. À l’époque, j’aurais pu choisir le métier de peintre, mais il me semblait trop précaire et j’avais besoin de gagner ma vie.

Toujours est-il que cet apprentissage bouillonnant, au côté du peintre Pierre Alechinsky, a été le point de départ d’une longue réflexion. Plus tard, j’aimerais qu’il me conduise à un point d’arrivée, pour me consacrer entièrement à mes pinceaux.

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Vous avez notamment appris votre métier de chausseur auprès de Tony Carel, fils du fondateur de la maison Carel. Quels sont les meilleurs enseignements que vous avez retenus de lui ?

La maison Carel avait une usine à Blois dans laquelle j’ai pu observer toute l’ingéniosité des artisans français. C’est vraiment là que j’ai appris la rigueur du métier et compris la notion de luxe. Tony Carel m’a fait confiance et m’a merveilleusement accompagné dans le début de cette aventure.

michel vivien
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Avant de lancer votre marque, vous avez travaillé avec les plus grands créateurs dont Yves Saint Laurent, John Galliano, Alexander McQueen, Alber Elbaz… Quelle est la collaboration qui vous a le plus marqué ?

Quand je travaillais pour Carel, nous réalisions les chaussures de défilés de Thierry Mugler et de Martine Sitbon, entre autres. Deux personnalités merveilleuses avec lesquelles j’ai partagé des moments assez fous. On était dans les années 80, la création était à la fête ! Il y avait une liberté de ton et une ambiance très fantaisiste. L’approche économiste de la mode n’existait pas encore. Désormais, elle domine. Je regrette cette intimité, cet esprit festif.

Parmi les belles rencontres, je dois aussi citer celle d’Yves Saint Laurent. J’ai confectionné ses chaussures les dernières années où il a dirigé sa maison. Je considère un peu cette collaboration comme ma Légion d’honneur (rires).

J’ai aussi apprécié de travailler avec Alber Elbaz pour Lanvin. D’une manière générale, j’aime faire sonner mon violon pour les autres.

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Vous avez fêté les 20 ans de votre marque en 2019. Comment le style Michel Vivien a-t-il évolué ?

Sans le savoir, au cours de mes expériences précédentes, je définissais petit à petit le style Michel Vivien. Quand j’ai lancé mon propre label, il était déjà construit, avec des signatures fortes comme le tressage cuir, le talon à gorge et le jeu de couleurs. Quand on est créateur, on connaît des phases mais ces marqueurs sont encore présents.

 

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À un développement intense, vous semblez avoir privilégié une certaine confidentialité. Pourquoi ?

La confidentialité fut nécessaire pour protéger notre qualité de travail. On a privilégié un développement contrôlé pour continuer à acheter de beaux cuirs. Quand on multiplie les volumes, quand on cherche une forte rentabilité, cela veut dire que l’on sacrifie son matériau – à savoir le cuir -, et ça, ça n’était pas possible. Je fabrique des chaussures de luxe. Cela fait des années que l’on me parle de plastique et de production délocalisée à l’étranger. J’ai eu la sagesse de ne pas prêter attention à ces discours et ce parti pris séduit notre clientèle. La marque n’a pas besoin de beaucoup de publicité car c’est le produit qui s’exprime. Et en ces temps agités, ça nous donne beaucoup de charme.

Nourrissez-vous des regrets, et à l’inverse quelles sont les plus belles surprises qui ont jalonné votre parcours ?

Je n’ai aucun regret. J’aurais détesté être connu, vous devenez le point de mire. Alors que ce qui m’intéresse le plus au monde, c’est de mirer et d’admirer (rires). Depuis que j’ai lancé ma marque, ma plus grande joie est le sentiment de ne pas m’être trompé dans la manière d’aborder le travail et d’être resté indépendant. Quand j’enfile mon costume d’investisseur et que je décide du domaine où injecter de l’argent, la matière première reste toujours ma priorité. C’est ce qui permet à Michel Vivien de créer du luxe. Même si aujourd’hui, ça devient de plus en plus compliqué. Les veaux que j’utilise sont moins qualitatifs car ils ne sont plus nourris pas leur mère. Le respect de l’animal doit rester au cœur de l’industrie du cuir, pour des raisons éthiques évidentes qu’il faut défendre, et aussi parce que les conditions d’élevage impactent sur la qualité des peaux.

Vous avez souvent prononcé le mot luxe. D’un point de vue personnel, quel est le vôtre ?

De n’avoir jamais allumé un ordinateur ! J’ai l’impression d’avoir un cerveau augmenté grâce à un travail réalisé loin des écrans, et pas grâce à Monsieur Apple (rires). Mes sens se sont développés. J’adore percevoir tous les bruits de la vie, notamment le chant des oiseaux. Le luxe absolu serait d’avoir une bande son parfaite, qui ne serait pas parasitée par les bruits de la ville.

michel vivien
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L’héritage mode de Michel Vivien

 

Votre première émotion chaussure

Au début des années 80, deux frères italiens qui étaient derrière la marque Pucci Verdi m’ont demandé de leur dessiner des chaussures. Je me suis pris au jeu et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée dans la mode. Ensuite, j’ai eu la chance de travailler auprès de véritables techniciens de la chaussure comme Sergio Rossi et Casadei. Grâce à eux, j’ai accumulé des connaissances que d’autres chausseurs n’ont pas. C’est le joker de ma marque.

Les artistes qui ont forgé votre goût du beau

Je m’intéresse au portrait et à des maîtres méconnus comme Jean Fouquet. Je suis passionné par la période avant la Renaissance. Le dessin était primordial à cette époque. D’une certaine manière, il remplaçait la photo d’identité ! Je suis aussi un admirateur de Matisse et de Picasso. 

Deux souvenirs mode à partager

Les défilés de Thierry Mugler pour lequel j’ai travaillé. Ils duraient 45 minutes, ils étaient grandioses ! J’ai aussi réalisé de créations complètement folles pour Alexander McQueen.

Les femmes qui vous inspirent

Même si je ne dessine pas pour une femme car toutes m’intéressent, je reste habité par le souvenir de Loulou de la Falaise dont je suis devenu proche en travaillant avec elle chez Yves Saint Laurent. En plus d’être belle, elle était d’une grande intelligence.

www.michelvivien.fr 

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Cavaler en toute légèreté avec Michel Vivien

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