Le Marché Noir dépoussière la fripe

Chapeau vissé sur la tête, tenues vintage ultra pointues, cascade de bagues en argent sur les mains. Amah Ayivi, c’est avant tout une silhouette qui détonne. Ancien associé du Comptoir Général, il est le fondateur du Marché Noir, une marque composée d’une friperie et d’une ligne de vêtements africains revisités. L’Afrique, c’est justement le terrain de jeu du dandy à l’œil de lynx. C’est sur les marchés togolais qu’Amah Ayivi traque les pièces rares qu’il revend ensuite en Occident, dans des corners ou des lieux éphémères à l’esthétisme fort. Derrière l’image irrésistible de la marque se cachent une démarche éco-responsable et un soutien indéfectible au continent noir. Le verbe haut, la parole libre, Amah Ayivi parle de son univers et des nombreux projets qui l’anime.

 Texte: Inès Matsika

Photos: Boulomsouk Svadphaiphane

Qui êtes vous Amah Ayivi ? Quel est votre parcours ?

Je suis né au Togo et je suis arrivé en France à l’âge de 12 ans avec mon oncle maternel qui m’a élevé. J’ai passé une partie de mon enfance à Saint-Ouen, à côté des Puces. D’où mon intérêt précoce pour le vintage ! Avant de travailler dans la mode, j’ai fait plusieurs métiers, souvent guidés par des rencontres déterminantes et par une certitude : celle de ne pas vouloir travailler dans un bureau. Alors que je devais faire carrière dans le marketing après avoir décroché un BTS, j’ai rencontré Squale, un producteur de clips et de publicités. Je suis devenu son directeur de castings, puis je me suis mis à mon compte et j’ai travaillé dans ce domaine pendant sept ans. J’ai ensuite lancé un restaurant africain avec un ami et cette aventure a duré deux ans.

Vous étiez un des associés du Comptoir Général à Paris. Comment avez-vous intégré le projet ?

Complètement par hasard. Je rendais visite à un ami qui y était chef de bar à l’époque. J’ai adoré le lieu et son ambiance qui rendait hommage à l’Afrique. J’ai rencontré le boss, Aurélien Laffon et je lui ai proposé de but en blanc de créer des brunchs afros, une formule qui n’existait pas. L’idée lui a plu et j’ai géré cette partie de la restauration pendant 6 mois. Le succès étant au rendez-vous, Aurélien a voulu pousser plus loin mon implication au sein du Comptoir du Général. Il connaissait mon amour des vêtements vintage et il m’a proposé d’ouvrir une boutique sur la mezzanine. Et c’est là que tout a commencé ! Je ramenais des vêtements de Marseille où un ami avait un entrepôt de fripes. Au bout d’un an, j’ai intégré la direction du Comptoir Général puis je suis devenu associé.

Comment est né le Marché Noir ?

D’une envie de présenter mon univers dans un lieu plus grand qui réunirait les vêtements vintage, la griffe Marché Noir que je venais de lancer et un café pour accueillir chaleureusement la clientèle. J’ai donc ouvert une boutique dans le Marais en 2016 mais j’ai malheureusement dû la fermer à cause d’un problème de voisinage. Mais l’aventure Marché Noir a continué, bien que je me sois séparé de mes associés.

D’où vous vient ce goût de la fripe ?

J’ai toujours aimé m’habiller à ma manière. Je n’apprécie pas de voir des jumeaux dans la rue ! Le vintage permet de cultiver sa singularité. On peut avoir des pièces uniques que personne d’autre n’a. C’est ça qui forge un style ! Dans la vie, ce qui m’anime, c’est le style, pas la mode. Jouer avec les vêtements est ce qui m’intéresse profondément.

Pourquoi ce nom, Marché Noir ?

Après avoir « sourcé » dans le sud de la France, j’ai commencé à chiner en Afrique. Je savais qu’il y avait un gros marché de fripes à Lomé, au Togo. Je me suis dit que c’était dans ce pays que je devais désormais me ravitailler. Le nom de la marque vient de là : de mes pérégrinations sur les marchés africains pour trouver la belle pièce.

En quoi l’Afrique est-elle une plaque tournante pour la fripe ?

Le vintage est un gros business en Afrique. Les vêtements qui sont envoyés là-bas proviennent d’associations caritatives comme Emmaüs, la Croix Rouge, le Secours Populaire etc. Ces organismes revendent le surplus des dons en Afrique et en Asie pour financer leur fonctionnement. Les centres névralgiques de la fripe se trouvent là où il y a des gros ports : au Ghana, au Bénin et au Togo. Une bonne partie des pièces qui arrivent en Afrique, comme les manteaux, les fourrures, les gros pulls, ne trouvent pas preneur. S’ajoute à cela un problème de goût : les africains ne sont pas du tout intéressés par les choses vieillies, les cuirs patinés, les bleus de travail usés. Et c’est exactement ce que je recherche. Du coup, je les débarrasse de ça ! (rires).

Comment travaillez-vous sur place ?

J’ai constitué une équipe de 4 personnes que j’ai formée. Je leur apprends à avoir l’œil, à distinguer ce qui peut intéresser les clients occidentaux. On chine ensemble. Je leur explique chacun de mes choix, basé sur la matière, la couleur ou les détails de la pièce. D’autant qu’aujourd’hui la sélection est plus dure. Les vêtements les plus anciens se raréfient.

En quoi est-ce important pour vous de développer un projet économique sur le continent ?

Je pourrais chiner en France. Mais j’ai à cœur de faire travailler des gens en Afrique, de bien les payer et de faire ainsi tourner l’économie locale. Je suis dans un rapport gagnant-gagnant avec les membres de mon équipe. Je leurs dis que s’ils bossent bien, ils seront rémunérés à la hauteur de leur travail et qu’ils seront même récompensés par des primes. J’espère améliorer la vie de ceux qui travaillent avec moi. Grâce à leur emploi, ils pourront vivre dans des appartements plus grands, scolariser leurs enfants dans de bons établissements et monter leurs propres business. Il y a beaucoup de choses à faire en Afrique et les gens sont des bosseurs. Il faut sortir de cette logique d’assistanat avec les ONG. C’est par les initiatives privées que l’on pourra améliorer la situation économique des pays africains.

Vendre du vintage, est-ce aussi un acte militant ?

Absolument, mon travail a du sens, il s’inscrit dans le courant de l’upcycling, c’est-à-dire recycler au lieu de produire. Je suis fatigué de cette production de vêtements à outrance. On m’a beaucoup demandé de créer des tote bags. Je ne voulais pas car il y en a trop. A la place j’ai choisi de recycler des sacs de farine qui proviennent du Ghana. On peut réutiliser tout ce que l’on a si on est un peu créatif. J’ai adoré la collection printemps-été 2019 de la créatrice Marine Serre entièrement composée de pièces recyclées. C’est bien la preuve que cela est possible. C’est une logique que je souhaite pousser davantage chez Marché Noir. La griffe que j’ai lancée s’inscrit dans une économie responsable. Elle n’est composée que de quelques pièces réalisées par des artisans africains.

Quel est le concept de la ligne Marché Noir ?

Elle est construite autour du batakali, une tunique traditionnelle en kenté que l’on trouve au Ghana, au Togo et au Burkina Faso. J’adore le kenté qui est à l’origine un tissu royal dont le tissage codé délivre des messages. C’est un vrai tissu africain, porteur d’une histoire, à la différence du wax qui vient des Pays Bas. Mon envie était de ramener cette tenue traditionnelle dans l’urbain occidental. En Afrique, ce sont les hommes qui les portent traditionnellement. Je voulais en faire un habit unisexe, sans taille et qui soit portable en toute saison. Je suis partie du modèle classique de batakali, que j’ai décliné en tunique et en manteau. Pour la ligne Marché Noir, je puise dans mon héritage africain que je mixe à ma culture occidentale.

Quel est l’esthétisme défendu par votre marque ?

A travers Marché Noir, je veux faire revivre l’image d’une Afrique chic. Celle que mes parents ont connu dans les années 50, 60 et 70. Celle que le photographe malien Malick Sidibé a si bien dépeint à travers ses clichés. Mes parents, et notamment mon père, auraient pu être un de ces jeunes que le photographe a immortalisé dans des looks incroyables. C’est cette élégance-là que je veux remettre au goût du jour.

L’Afrique est sous les feux des projecteurs. Les gens comprennent que c’est un continent avec lequel il faut compter sur le plan économique et culturel. Est-ce que vous ressentez cet engouement au niveau de la marque ?

Je profite de cet intérêt que l’Occident a pour l’Afrique. Il a toujours existé mais il n’était pas revendiqué. On vit une période spéciale à deux niveaux. Aujourd’hui, on assume davantage notre africanité. La nouvelle génération ne s’excuse plus d’avoir des origines, d’être qui elle est. Elle se fait davantage respecter. Il y a aussi ce mouvement formidable de personnes ayant grandi en Europe qui décident d’aller vivre en Afrique pour y monter des business. Tout cela participe au changement de regard que l’on porte sur le continent. Je rentre du Ghana et du Togo. Je suis à chaque fois bluffé par l’énergie créative que j’observe là-bas. Les jeunes africains ont pris le pouvoir, ils veulent montrer ce qu’ils savent faire.

Quels sont les designers africains dont vous vous sentez proche en terme d’univers ?

Je me sens plutôt proche de jeunes créatifs qui font de la direction artistique. Au Ghana, il y a ce collectif Afro District Art Studio qui est très fort. Sinon parmi les créateurs de mode, j’apprécie le travail de Kenté Gentlemen qui vit en Côte d’Ivoire. J’aime la manière dont ce designer transpose des motifs traditionnels africains sur des pièces contemporaines.

Vous aviez comme projet d’ouvrir un bureau de style. Où en est-il ?

J’ai monté avec le collectif anglais Art Comes First une agence qui s’appelle Noble Soul Men. Elle a pour objectif de proposer des idées aux marques en quête d’inspiration pour leurs créations. On leur fournit un moodboard réalisé à partir de notre esthétisme toujours basé sur notre héritage afro. On mixe tout cela à l’ADN de la marque.

Comment imaginez-vous l’évolution de Marché Noir ?

Pour l’instant, Marché Noir présente son univers dans des pop-up stores en France et à l’étranger. Je souhaite ancrer davantage la marque à l’international, développer des corners dans des lieux. Nous sommes déjà présents en Suède, au Danemark, au Japon et prochainement à New York. L’autre grande étape est l’ouverture d’une boutique à Paris. Il s’agira d’un lieu de vie dans lequel sera regroupé tout notre lifestyle : la fripe, la ligne Marché Noir, un café, le bureau de création et un studio photo. J’ai envie de créer un studio de quartier dans lequel les gens viendront prendre la pause au quotidien, comme l’avait si bien fait Malick Sidibé.

Pour terminer, on vous voit toujours affublé d’un chapeau. Qu’est ce qu’il représente ?

L’élégance ultime, celle de mon père qui portait si bien cet accessoire. Il était très chic avec ses chapeaux, ses costumes trois pièces et son sens du détail qui tue. J’ai mis du temps à comprendre à quel point j’étais influencé par son style. Aujourd’hui quand je n’ai pas de chapeau, je me sens nu.

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