Sakina M'Sa

Sakina M’Sa gagne la bataille avec Front de Mode

« Il y a 20 ans, parler de mode éthique n’avait rien de sexy ! ». Cette phrase, Sakina M’Sa la prononce dans un grand éclat de rire. Celle qui milite pour une mode éco-responsable depuis de nombreuses années, aurait pu perdre son souffle et son sourire en cours de route. Mais rien de tel ! Avec le même panache, elle défend une création qui a du sens à travers sa marque éponyme et son concept store Front de Mode, ouvert en 2015 dans le quartier Vertbois à Paris. Dans ce lieu, la créatrice d’origine comorienne à l’éternelle boule afro, présente des marques qui partagent les mêmes valeurs qu’elle. Avec une idée fixe : celle de prouver que la mode durable peut aussi être désirable.  La preuve par A+B dans une boutique pointue où le visiteur est accueilli par Franck Sinatra en fond sonore, avec une tasse de thé fumante et la contagieuse bonne humeur de Sakina M’Sa.

 Par Inès Matsika

sakina m'sa

Sakina M’Sa

Le nom de votre concept store Front de Mode sonne comme un combat. Quel est celui que vous menez à travers ce lieu ?

Celui d’une mode éclairée. Je n’utilise plus le terme éthique car en ce moment, j’ai le sentiment que l’on tourne vraiment une page. On met fin à l’obscurantisme de la fast fashion dans lequel on était plongé pour aller vers la lumière. Et il était temps, car on est en France, le pays du siècle des Lumières ! Il fallait s’en rappeler. J’ai tendance à dire que lorsque l’on achète un jean à 10 euros, il y a une personne quelque part, celle qui l’a fabriqué, qui le paie très cher… 

Il y a 18 ans, lorsque vous lanciez votre marque vous défendiez déjà une mode responsable et consciente, à une époque où le sujet n’intéressait pas grand monde. Aujourd’hui, il est sur toutes les lèvres. Comment accueillez-vous cette évolution ?

Avec plaisir et soulagement. Avec d’autres pionniers, nous menons ce combat depuis des années pour que d’autres s’en emparent. Le plus important, c’est de ne pas tomber dans le green washing. Pour changer l’industrie de la mode, il faut avoir des convictions profondes. Mais on n’est pas là pour faire la police non plus !

Quels sont vos critères de sélection pour présenter une marque chez Front de Mode ?

J’ai écrit le manifeste Pour un écosystème de la mode au 21ème siècle dont tous les créateurs qui entrent chez Front de Mode sont signataires. Il s’en dégagent trois piliers de développement durable : environnemental, économique et social. Je n’exige pas des marques que je sélectionne qu’elles y répondent entièrement, mais elles doivent au moins cocher une case. Je souhaite surtout qu’elles soient transparentes et sincères dans leur démarche. La mode, c’est avant tout du désir, donc les pièces sélectionnées doivent être belles. Notre mantra, c’est : “Plus de style, pour plus de sens !”. Si la mode est le cœur de l’offre de Front de Mode avec des marques comme Christine Phung, Awale Studio et Wylde, nous proposons aussi des produits cosmétiques et lifestyle.

 

Sakina m'sa

Quel est votre regard sur le Fashion Pact * ?

Il est important que des grands groupes se positionnent sur la défense de l’environnement. J’applaudis des deux mains et j’en prends acte ! Mais ils doivent évidemment aller beaucoup plus loin et approfondir leur engagement. Connaissant François-Henri Pinault (pdg de Kering et à l’initiative du Fashion Pact, ndlr) car il est aussi le parrain de Front de Mode, je crois comprendre qu’il pose d’abord des intentions avec ce pacte, avant de se lancer vraiment dans la bataille.

Quels sont les partis pris éthiques et éco-responsables de votre marque, Sakina M’sa ?

Ils n’ont pas évolué depuis des années. Le recyclage est au cœur de la marque. Nous travaillons toujours à partir de chutes de tissus de grandes maisons de luxe. Depuis 2008, nous sommes une entreprise d’insertion par l’activité économique. Nous embauchons des chômeurs longue durée issus du secteur du prêt-à-porter et les formons à une confection plus couture du vêtement. Nous les insérons par le beau, en leur faisant viser l’excellence. Notre projet est totalement ancré dans le social business.

Faire rimer entreprise avec solidarité a toujours été une évidence pour vous ?

Oui, et cela vient de ma culture africaine. Je suis née aux Comores et je suis arrivée en France à l’âge de 7 ans. Quand je suis retournée pour la première fois dans mon pays d’origine, j’étais étonnée de ne pas voir de personnes sans abri dans la rue. Il y règne une solidarité extraordinaire, et je suis faite de ça, de cette culture transmise par mes parents.

sakina m'sa

Orega chez Front de Mode

Parlez-nous de votre action dans les prisons où vous faites entrer la mode.

Depuis 2008, j’agis auprès des femmes incarcérées à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Tout a commencé par une demande d’interview à laquelle j’ai répondu pour une chaine de télévision qu’elles animaient au sein de la prison. Je suis tombée sous le charme des questions posées, celles de personnes qui n’ont plus rien à perdre. Je les ai questionnées sur le rêve qu’elles portaient encore en elles. Et parmi leurs réponses, il y avait celle de défiler pour un créateur de mode. Nous avons donc organisé un défilé dans la prison, et depuis il a lieu chaque année.

Dans votre démarche, on ressent une volonté de décloisonner un milieu de la mode qui peut souffrir d’un certain entre-soi. Le trouvez-vous plus ouvert aujourd’hui ?

Il ne m’a jamais semblé complètement fermé. Dès mes débuts, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes charmantes qui m’ont ouvert la porte. J’ai par exemple organisé des défilés dans des cités et des personnalités de la mode influentes m’ont soutenue. Quand des barrières se sont présentées à moi, je les ai brisées à force de travail et de ténacité. J’ai fait mienne la phrase d’Arthur Rimbaud : “on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans”. J’ai le sentiment d’avoir éternellement dix-sept ans car je crois toujours en ce que je désire. J’ai envie que les jeunes filles d’aujourd’hui aient le même état d’esprit. Qu’elles ne se disent pas que la mode n’est pas pour elles car elles n’ont ni les moyens ni les codes et les réseaux non plus.

 Vous avez reçu de nombreux prix durant votre carrière (Grand prix de la création de la ville de Paris, prix de la Fondation Kering, prix du Trophée Version Femina). Beaucoup de prestige pour une femme qui semble très ancrée dans le réel. Comment tout cela coexiste-t-il en vous ?

Ah ! J’ai des parents qui ont les pieds sur terre, qui ont travaillé pendant des années et qui touchent une retraite modeste. Je côtoie une réalité qui ne peut que m’ancrer dans le réel ! J’ai aussi longtemps habité dans une cité à Bagnolet (93). Avec ce type de vécu, je suis vaccinée contre la grosse tête (rires).

Vous avez grandi à Marseille. Quel regard portez-vous sur la dynamique culturelle de la ville?

Je voudrais d’abord préciser que je me sens une fille de la rue d’Aubagne et ce qui s’y est passé est intolérable. J’ai une pensée pour tous ces gens morts à cause de l’insalubrité d’un immeuble. Cela n’arrive pas qu’au Bangladesh, mais bien en France, un pays développé ! Pour moi, la politique culturelle doit avant tout être humaine, inclusive et pas que de façade. Or, à Marseille, ce sont les projets immobiliers qui ont été favorisés pendant des années pour générer de l’argent. Aujourd’hui, il y a un nouvel élan, avec des initiatives comme The Camp, sorte de Silicon Valley, installé près d’Aix-en-Provence. On y réfléchit le monde de demain à travers des projets innovants. J’ai fait des interventions là-bas. J’y ai rencontré des gens du monde entier qui s’installent dans le centre-ville de Marseille, qui a toujours été populaire. C’est intéressant car ils drainent avec eux cette culture de l’innovation. Mais pour que cette gentrification soit 100% positive, elle se doit avant tout d’être incluante.

Front de Mode, 42 rue Volta, 75003 Paris.

*pacte signé par des entreprises de la mode et du luxe pour limiter leur impact sur l’environnement.

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