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La rockabilly attitude dans l’œil de Gil Rigoulet

Gil Rigoulet

Gil Rigoulet- Autoportrait

Gil Rigoulet a la décontraction de ceux qui n’ont plus rien à prouver à personne. Son parcours parle pour lui. Premier photographe attitré du journal Le Monde et collaborateur de supports prestigieux, il aurait pu se laisser aspirer par la haute sphère. Mais son amour du bitume et son exigence d’un photojournalisme de qualité l’ont écarté des rédactions vidées de leur sens, pour se consacrer à ses premières amours : la rue. Street photographer dans l’âme, il est connu pour avoir immortalisé les bandes de rockabilly qui ont émergé à Évreux dans les années 80. Un mouvement alternatif, porté par des jeunes lookés, fans de rock’n’roll et des Etats-Unis, qu’il dépeint dans de sublimes photos en noir et blanc. Plus de trente après, Gil Rigoulet repart sur les traces de ses héros en blousons teddy et bananes gominées, pour les besoins d’un documentaire diffusé sur France 3. L’occasion d’évoquer avec l’artiste de 64 ans son travail historique et ses retrouvailles avec les rockabs.

Par Inès Matsika

Vous êtes originaire d’Évreux (Eure), une ville qui abrite une scène rock importante depuis de nombreuses années. Pourquoi est-elle un des berceaux de cette musique en France ?

C’est dû à un phénomène particulier : la présence d’une base américaine à Évreux de 1952 à 1967. Des milliers d’Américains ont débarqué dans ce patelin normand avec leur culture. On les voyait débouler dans les bars avec leurs 45 tours de rock’n’roll pour les jouer sur les juke box. Leur musique s’est petit à petit infusée dans les lieux festifs de la ville. Ça a créé une ouverture. Les Américains initiaient les apprentis-musiciens et des salles de concert ont ouvert pour accueillir les nombreux groupes qui se montaient. Tout cela a créé une dynamique folle ! C’est pour cela que dès la fin des années 60, il y a eu le premier festival rock à Évreux. 

Dans les années 80, il y a une résurgence du rockabilly à Évreux. Pourquoi ce mouvement rétro séduit-il à nouveau la jeunesse ?

Tout vient d’Angleterre où le phénomène rockabilly se réveille et enfle à la fin des années 70. Il passe les frontières et débarque dans plusieurs villes en France, dont Évreux. Il y a une constante dans les différentes vagues qu’a connues ce mouvement – années 50, 80 et aujourd’hui – : il apparaît à des moments où les gens recherchent un certain élan pour oublier un contexte social ou économique difficile. Le rockabilly est un mouvement protéiforme et joyeux. Il englobe bien sûr le rock’n’roll qui est une musique festive, la mode avec un style vestimentaire pointu inspiré des fifties – qui influence encore aujourd’hui de nombreux créateurs – et le culte des codes de l’American way of life.

Les rockabs se retrouvent dans des lieux précis pour voir, se faire voir et faire la fête ensemble.

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

Memphis Restaurant, Morgane, Buddy et sa copine, Évreux, 2019.

©Gil Rigoulet

2019, ©Gil Rigoulet

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

À l’époque, comment la rencontre s’est-elle produite avec la bande de rockabilly d’Évreux ?

 Elle a lieu en 1982. Les jeunes étaient adossés à un muret, surmonté par la cathédrale d’Évreux. C’était un point de ralliement car il jouxtait un marché où ils se ravitaillaient en fringues ainsi qu’un disquaire où ils achetaient toute leur musique. La première fois que je les ai vus, j’ai été stupéfait. Je connaissais bien-sûr le mouvement rockabilly mais je ne savais pas qu’il avait des adeptes à Évreux. Parmi les personnages phare de la bande, il y avait Boumé, un jeune d’origine maghrébine, qui était le meilleur danseur du coin. Michel, qui nous a malheureusement quittés, était aussi une grande figure. Tous étaient fans de chanteurs comme Elvis Presley et Eddie Cochran, tous étaient amateurs de bières et de vieilles bagnoles. Ils cultivaient leur amour d’une Amérique fantasmée.

Vous avez vécu en immersion avec ces jeunes pendant plusieurs mois. A-t-il été difficile d’établir un rapport de confiance avec eux ?

À l’époque, j’étais photojournaliste pour le journal La Dépêche d’Évreux. Travailler de longs mois sur un sujet était habituel. J’ai proposé au journal le reportage sur la bande de rockabilly. Je les ai d’abord approché en discutant et en prenant des verres avec eux. Une fois accepté par la bande, j’ai levé mon appareil et je n’ai plus cessé de les photographier.

Il ne s’agissait pas de folklore mais d’une rencontre humaine avant tout. On dit souvent que mes photos respirent la curiosité et l’amour que j’ai pour les gens. Et il est vrai que je m’intéresse à eux. Avec la série rockabilly, je me suis appliqué à documenter un style de vie dans toute sa véracité.

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

La mode est au cœur du mouvement rockabilly. Quels étaient les codes vestimentaires phare ?

Les creepers, les chaussettes blanches, les manteaux en pied de poule, les chemises de bowling ou les blousons teddy : ça, c’était la panoplie des rockabs! La touche finale était apportée par la banane réalisée au salon Tuffier, dont le coiffeur était le maître incontesté du genre.

Ces jeunes conservaient-ils ce look dans leur vie professionnelle ?

Ils étaient obligés. A l’époque, quand tu adoptais une telle croyance, ce n’était pas à moitié, ni la moitié du temps. Tu te levais rockabilly et tu te couchais rockabilly ! C’est pour cela que j’ai pris des clichés d’eux dans leur maison, avec leurs proches, et sur leurs lieux de travail, quand cela était possible.

De quels milieux sociaux venaient-ils ?

Ils venaient principalement du milieu ouvrier et vivaient pour la plupart dans le quartier de la Madeleine. Ils étaient modestes. D’où leur volonté de s’extirper d’un quotidien morose à travers ce mouvement.

Comment étaient-ils perçus dans la ville ?

Comme des loubards ! Dans une ville de province, pas loin du sommeil, ces mecs qui déboulaient avec leurs bananes et leurs chaussures pointues, ça faisait tache. Lorsque j’ai compilé cette série de photos dans le livre Rockabilly 82 paru aux éditions André Frère -, je suis retourné à Évreux et je l’ai présenté à la famille de Michel. Sa mère était extrêmement touchée car, pour elle, c’était comme une sorte de réhabilitation officielle de la passion de son fils décédé.

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

Gilles Elie Cohen et Philippe Chancel ont photographié des bandes identiques à Paris à la même époque. Notez-vous des différences entre leur travail et le vôtre ?

Le travail de Gilles Elie Cohen, sur les Vikings et les Panthers, reflète la violence de bandes rivales qui s’affrontent. On ressent une tension raciale dans les clichés car ils s’agit de bandes communautaires : les blancs d’un côté – les Teddy- qui s’approprient les codes de l’Amérique sudiste (anciennement esclavagiste), et de l’autre les bandes mixtes comme les Vikings composée de jeunes d’origine étrangère, ou à composante essentiellement noire comme les Panthers. Les photographies de Philippe Chancel s’axent sur les lieux festifs où les rockabilly se retrouvaient à Paris.

Mon travail témoigne lui d’un phénomène qui a éclos dans la campagne, avec un côté bon enfant, et sans violence. Je suis le seul à avoir dirigé le projecteur sur la province.

Vous avez attendu plus de 30 ans avant de dévoiler pour la première fois ces clichés au public dans un livre et plusieurs expositions. Pourquoi un si long délai ?

En 1982, quand le reportage sort dans La Dépêche d’Évreux, il ne fait pas grand bruit. J’ai ensuite entamé une longue collaboration avec Le journal Le Monde et des supports comme Géo, The Sunday Times, El Pais, Elle... Ces photos dormaient dans des classeurs pendant que je parcourais le monde pour raconter d’autres histoires. Puis j’ai arrêté de travailler pour la presse en 2007, afin de me consacrer à mes projets personnels. Durant cette période, j’ai intégré l’univers magique des brocantes sur lesquelles je vendais mes anciens travaux, dont la série rockabilly. Des rencontres déterminantes m’ont fait comprendre la valeur rare et patrimoniale de ces photos. J’ai été approché par une maison d’édition, puis je suis entré dans le circuit classique des galeries. Et depuis, ce travail a un écho incroyable, en France comme à l’international, car il raconte un pan d’histoire de la musique et de la mode.

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

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Alain et Buddy, Tattoo Festival, Evreux, 2019. ©Gil Rigoulet

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Memphis Restaurant, Morgane, 2019. ©Gil Rigoulet

Aujourd’hui, vous donnez une nouvelle vie à ce travail, sous la forme d’un documentaire pour France 3. Pourquoi ce format et quel est son but ?

J’ai eu envie de repartir sur la trace de ces jeunes croisés il y a trente ans. Je me demandais si leur passion était restée intacte. J’en ai retrouvé certains, perdu la trace d’autres. Ceux avec qui j’ai échangé, qu’ils soient restés rockabilly ou qu’ils aient dévié, ont un véritable recul sur le mouvement. Je me suis dit qu’il serait intéressant de prélever cette parole et de la faire entendre dans un documentaire. Le sujet s’intéresse aussi aux adeptes actuels du rockabilly. On part sur les traces du groupe Hot Slap, originaire de Rouen, lors de sa tournée aux Etats-Unis. Cette initiative est soutenue par le Conseil départemental de l’Eure qui organise une projection en avant-première à Évreux.

J’aimerais revenir sur votre long parcours de photographe qui a débuté en 1975. Vous avez vu ce médium et le métier évoluer. Y-a-t-il des choses que vous regrettez et d’autres dont vous saluez au contraire la venue ?

À une époque, la presse a été un vecteur d’informations pour éclairer le monde. Elle ne l’est plus aujourd’hui. Elle sert d’autres intérêts, ceux des groupes financiers qui ont mis la main basse dessus. Le nombre de fois que l’on m’a demandé de faire des sujets positifs ! Je me suis fâché avec un grand nombre de rédacteurs en chef et j’ai dû arrêter car ce n’était éthiquement plus possible pour moi. L’évolution positive est celle des nouvelles technologies avec lesquelles il faut jouer et qui élargissent le champ de la créativité.

Qu’aimez-vous par dessus tout capter de la rue ?

Notre arrivée dans ce monde que l’on n’a pas toujours choisi, et la manière dont on s’y insère. C’est la thématique globale de mon travail. Beaucoup d’entre nous subissent et se débrouillent avec ce que la vie leur propose. J’essaie d’apporter de la tendresse et de l’humour dans le regard que je porte sur le monde, mais il y a aussi une forme de contestation. Car j’ai le sentiment que cette société pourrait nous apporter plus. 

Rockabilly Forever, documentaire réalisé par Valérie Deschênes et Marc Toulin, diffusé le 2 décembre 2019 sur France 3 à 23H, visible en replay durant une semaine. Teaser ici. 

Projection en avant-première le 28/11/2019 au Manège Tilly à Évreux à 20H.  http://gilrigoulet.com/

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

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Évreux, 1982, ©Gil Rigoulet

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