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The Slum Studio

The Slum Studio interroge le circuit du « second hand » en Afrique

The Slum Studio

Sel Kofiga © Fibi Afloe

Il ne se définit pas comme un activiste mais son action est éminemment politique. L’artiste pluridisciplinaire Sel Kofiga a fait de la mode durable son nouveau cheval de bataille. Avec The Slum Studio lancé il y a deux ans au Ghana, il pointe du doigt une hérésie méconnue du cycle du vêtement usagé. Acheminés par tonnes depuis l’Occident vers l’Afrique, les vêtements de seconde main – non récupérés– deviennent des déchets sur les sols africains. Le ghanéen est parti de ce constat pour imaginer une ligne de textiles fabriqués à partir de ces pièces indésirables auxquelles il donne une ultime vie. Il les transforme en œuvres d’art portables et interroge ainsi le système de surconsommation occidental. Une démarche salutaire qui se dresse contre la mode jetable et son impact dévastateur sur le continent noir.

Par Inès Matsika

Vous êtes un artiste pluridisciplinaire. Quels sont vos domaines d’activités ?

Je m’intéresse à beaucoup de choses. Mon art balaie différentes thématiques qui me tiennent à cœur comme la question de l’identité, des liens avec le pays de nos origines, du statut des objets…Je les aborde à travers un croisement intéressant entre la performance, la photographie, l’expressionnisme abstrait et l’art de l’installation. Je cherche aussi à mettre en évidence les diverses significations que le corps peut revêtir dans l’espace : il est à la fois une sorte d’objet, doté d’une signification culturelle et une forme très expressive liée au monde. Okpoi Okpokwasili, George Condo, Sam Gilliam, Jean-Michel Basquiat, Techching Heish font partie des artistes qui m’inspirent beaucoup. 

Comment est né votre intérêt pour la mode ?

Enfant, j’observais la manière dont mes parents s’habillaient pour les différentes occasions : aller à l’église, se rendre à l’école pour une réunion de parents d’élèves, participer à une réunion familiale…Ce fut ma première initiation au style. L’époque dans laquelle j’ai grandi a aussi fortement éduqué mon œil. Dans les années 80, la musique highlife* déferlait sur le Ghana. J’ai commencé à m’intéresser au vêtement en tant qu’élément performatif. Ce qui m’a alors intéressé – et qui me passionne toujours – c’est à quel point la singularité est intégrée dans notre culture de mode. Nos tenues semblent dire « Je ne me conforme pas ! ». Depuis, je prête beaucoup d’attention à ce que les gens portent. Peu importe d’où ils viennent.

The Slum Studio

© Edward Onsoh

© Fibi Afloe

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© Sel Kofiga

The Slum Studio

© Edward Onsoh

Pouvez-vous expliquer le concept de The Slum Studio, lancé il y a deux ans ?

Il y a quelques années, j’avais l’habitude d’imprimer mes œuvres d’art sur des t-shirts, afin d’explorer d’autres moyens de diffuser mon travail. Mais je n’étais pas tout à fait satisfait du résultat. Je voulais créer quelque chose de différent. The Slum Studio est alors né de mon intérêt pour le cycle des vêtements de seconde main en provenance de l’Occident qui inondent les pays africains.

Quand ils ne trouvent pas acquéreurs, ils se transforment en des tonnes de déchets qui polluent l’Afrique. J’ai réfléchi à un travail qui évoluerait autour de ces vêtements et de leur impact dans mon environnement immédiat. J’ai alors créé un studio de recherche à multiples facettes qui crée des textiles peints à la main, sorte d’objets d’art portables, à partir de déchets de tissus, tout en expliquant comment mon peuple utilise sa créativité pour changer les choses. Avec ces vêtements, j’entame un dialogue visuel. J’utilise le pouvoir dynamique de la couleur et de l’illustration comme un langage.

Vous collectez des vêtements au marché de Kantamanto. Pouvez-vous expliquer comment fonctionne ce marché et pourquoi il est important dans le système de la “seconde main” ?

A Accra, le marché Kantamanto est une institution. Il a été créé dans les années 60. Il s’impose comme l’un des plus florissants et des plus grands marchés de seconde main d’Afrique de l’Ouest, aux côtés du marché d’Adjame en Côte d’Ivoire, de Dantokpa au Bénin et de Katangowa au Nigeria. On estime que plus de mille balles de vêtements usagés arrivent ici chaque semaine en provenance de l’Occident et sont ensuite redistribuées sur de nombreux autres marchés du Ghana.

Le marché couvre des hectares de terrain. Il est organisé par sections, regroupant des types de produits, où les acheteurs et les vendeurs se rencontrent. Le marché emploie des milliers de personnes. Avec leurs propres moyens, ces personnes travaillent sans relâche pour donner une nouvelle vie et un nouveau sens à un objet qui a été porté puis jeté par quelqu’un d’autre en Europe, en Asie ou en Amérique du Nord.

Historiquement, l’essor du marché Kantamanto dans la période postcoloniale a influencé la culture highlife, dont les adeptes étaient friands de tenues occidentales, ainsi que la mode de la rue.

Que recherchez-vous sur ce marché ?

Des tissus de couleur blanc cassé que je couds avec mon équipe et que je peins ensuite à la main. Je les transforme à l’aide de couleurs et de symboles qui font sens. Je m’inscris dans la tradition des textiles africains dont les motifs renseignent sur le style de vie et la culture d’un peuple. J’essaie à mon tour de créer des œuvres dont les ornements font écho à la vie sur les marchés de seconde main.

 

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The Slum Studio
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© Dafe Oboro

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© Fibi Afloe

La photographie tient une place importante dans votre projet. Vous documentez notamment beaucoup le marché de Kantamanto. Pourquoi utilisez-vous ce médium ?

De nombreux photographes ghanéens ont contribué à notre culture de la mode et ont véhiculé à travers leurs clichés, notre identité, notre vie sociale, notre réalité… Je m’en inspire pour raconter à mon tour une histoire. J’utilise la photographie pour faire un arrêt sur image. J’arrête le mouvement frénétique que j’observe sur les marchés de seconde main.

Je veux aussi saisir la rencontre entre les matériaux que je transforme et les personnes qui en deviennent adeptes.

Quel message voulez-vous faire passer au monde avec votre initiative ?

Que l’Afrique n’est pas un dépotoir !

Quels sont, selon vous, les atouts dont dispose le continent africain – et le Ghana en particulier – pour construire une mode plus durable ?

C’est une question à laquelle il m’est très difficile de répondre. Je m’interroge sur le poids de nos actions. Ce pour quoi nous nous battons ne représente au final qu’un infime pourcentage d’un énorme système pyramidal. Cela donne le vertige quand on y réfléchit !

L’histoire coloniale a-t-elle eu un impact sur ce cycle du vêtement que vous dénoncez ?

Oui forcément, car au Ghana par exemple, ce système se met en place après la décolonisation. Ce n’est pas un hasard. Il serait donc très intéressant d’expliquer clairement les liens entre les deux. Car il s’agit de savoir pourquoi nous portons ce que nous portons et comment cette chose efface ou ajoute à notre identité culturelle et à l’endroit auquel nous appartenons. Parce qu’en réalité, nous appartenons tous à un seul espace: la Terre.

Vous considérez-vous comme un activiste ?

Non, même si je soutiens toute forme d’activisme. Je ne suis qu’une personne ordinaire qui se pose des questions et cherche des réponses à travers l’art.

Le fait d’avoir grandi dans un environnement postcolonial me pousse à réimaginer le passé et l’avenir de manière créative. Il est aujourd’hui important de porter un discours de décolonisation dans tous les domaines et toutes les disciplines. Que nous soyons blancs ou noirs, que nous vivions au Nord ou au Sud.

Comment imaginez-vous l’avenir de votre marque ?

Je veux que la marque prospère grâce à ce en quoi je crois : la transparence dans la fabrication, l’éthique et l’écologie. Je souhaite aussi que The Slum Studio incite continuellement les gens à réfléchir à ce que leurs pratiques vestimentaires signifient pour eux, leur environnement immédiat et le monde en général.

* Musique ghanéenne née au début du 20ème siècle qui est un mélange de chants militaires, de jazz et de calypso et qui explosa dans les années 50, avant l’indépendance du Ghana

theslumstudio.com

The Slum Studio

© Keren Lasme

En haut de page: © Fibi Afloe

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