AN-NEE

AN-NEE déroule le fil de la soie et du temps

Il s’enroule autour du cou, s’accroche au sac ou se glisse autour de la taille. Le carré de soie est un accessoire fétiche qui traverse les générations. Alexia Nokovitch s’attaque à ce parangon du chic à la française. Avec sa marque AN-NEE, lancée en 2016, la créatrice dépoussière le genre. Elle aborde le foulard comme une œuvre d’art, sur laquelle elle peint ou dessine à la main. Graphismes poétiques et couleurs douces s’épanouissent sur des centimètres de soie. Celle qui se définit comme une narratrice – la voix off d’un film – se plaît à raconter des histoires et à interroger la notion du temps dans ses créations. Les pieds ancrés dans son époque, Alexia Nokovitch explore sans relâche les manières de porter le foulard. Elle le transforme en un accessoire multi-facettes, plein de surprises. De quoi le rendre désirable encore longtemps.

Texte: Inès Matsika

Alexia Nokovitch

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Quelle relation entretenez-vous avec le foulard ?

Le foulard est lié à mon histoire. Les femmes de ma famille ont toujours porté des carrés de soie d’Hermès. Ç’est un cadeau symbolique, un objet qui relie les générations. Quand j’ai lancé AN-NEE, il m’a semblé naturel de travailler cette pièce, qui est à la fois un accessoire et un vecteur d’émotion.

Qu’apporte-t-il de singulier à une silhouette ?

Il apporte de la couleur et une certaine liberté. J’aime l’idée qu’il puisse bousculer les tenues les plus classiques. Apporter cette touche d’inattendu qui fait la différence.

Avec AN-NEE, vous suggérez mille et une façons de le porter. Est-ce une manière d’ancrer cet accessoire traditionnel dans son époque ?

Oui, je souhaite que la jeune génération s’approprie le foulard en soie. L’idée n’est pas de le vulgariser mais de le démocratiser. La soie est une matière particulière, noble qui peut être perçue comme inaccessible pour certains. J’avais envie de briser cette barrière en proposant des portés très modernes.

 

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Diplômée de l’Institut Supérieur des Arts Appliqués, vous vous êtes aussi formée chez Jean-Charles de Castelbajac et Hermès. Que retenez-vous de ces expériences ?

Quand je suis arrivée chez Jean-Charles de Castelbajac en tant que graphiste textile, c’était les dernières heures de la marque avec son fondateur, donc l’ambiance était particulière. Cette expérience m’a appris que je ne souhaitais pas appartenir au milieu de la mode. J’ai compris que j’étais une artiste faite pour explorer le dessin et raconter des histoires. Cette révélation a été déterminante pour la suite de mon parcours.

J’ai ensuite travaillé chez Hermès, au sein de la direction artistique de la soie. De cette maison, je retiens des valeurs fortes. Celle du temps, accordé à la fabrication d’un produit, celle du travail qui est colossal derrière chaque pièce et enfin celle de la narration. Cette approche de l’objet a nourri ma réflexion et a inspiré la philosophie de ma marque. Avec ma sensibilité, je fais à mon tour l’éloge du temps, d’une matière noble – la soie -, et d’un certain savoir-faire.

 Lancer une marque quand on rejette le milieu de la mode, ce n’est pas trop difficile ?

Non car je suis une solitaire. J’ai toujours su que ce serait à la fois une faille et une force. La carapace qui m’entoure me permet de travailler dans ce milieu tout en y étant imperméable. J’y gravite sans y appartenir. C’est cette aptitude à me mettre en retrait qui m’a permis de lancer une marque. Ma motivation était de faire plaisir aux femmes avec des produits créatifs conçus pour le plus grand nombre, et pas pour une élite.

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Les motifs des foulards sont dessinés à la main, parfois peints. Ils prennent une dimension artistique. Expliquez-nous ce parti pris.

Je suis incapable de créer un produit dans un but uniquement commercial. J’ai besoin d’emmener les gens dans une histoire et de la raconter à travers le dessin, qui est mon médium favori. D’où son omniprésence dans les créations. Je dessine tout, toute seule. C’est très exigeant, physique, mais c’est une partie que je ne souhaite pas déléguer car tout mon bonheur réside là.

Combien de temps le dessin vous prend-t-il ?

Cela dépend. Sur un des foulards de la collection automne-hiver 2019-2020, j’ai dessiné durant 17 heures. Il m’est déjà arrivé de passer 36 heures sur un foulard ! Avec un sacré mal de main en prime, comme vous pouvez l’imaginer (rires).

Quand on travaille sur un format aussi particulier que le foulard, est-ce qu’il y a des choses que l’on s’interdit de faire?

Je suis un peu obligée de brider ma fantaisie. Ce format impose une limite dans la création. C’est la seule contrainte du carré.

Dans une ère d’immédiateté et de zapping, vous interrogez la notion du temps dans chacune de vos collections. Pourquoi cela ?

Je vais dire quelque chose qui peut sembler déprimant : on naît pour mourir (rires). Depuis l’enfance, je suis obsédée par le temps qui s’écoule entre ces deux points de l’existence. Je m’interroge sur la manière dont on s’inscrit dans le monde, la trace qu’on y laisse. Il y a une forme de gravité dans ce constat. Pour qu’il ne m’angoisse pas, il fallait que je l’explore de manière créative. J’ai donc décidé de traduire ces questionnements dans mes foulards, mais de manière gaie et poétique !

Pouvez-vous décrire votre processus créatif ?

Le temps est donc la thématique qui guide chaque collection. Pour celle de l’automne-hiver 2019-2020, j’ai croisé ma trajectoire à celle d’Yves Saint Laurent. Une lecture m’a appris qu’il s’est rendu pour la première fois à Marrakech en 1966, à 30 ans. C’est à cet endroit qu’il est tombé amoureux de la couleur, lui qui jusqu’alors n’en utilisait pas dans ses collections. Quand je me suis intéressée à cette anecdote, j’avais moi aussi 30 ans – l’heure du bilan – et j’ai eu l’idée de partir seule à Marrakech, en suivant ses pas. J’y ai trouvé toute mon inspiration pour la collection hivernale. J’ai travaillé ma ligne autour des couleurs et des imprimés locaux : vert profond, rouge, violet, orange et bleu Majorelle.

Vous avez fait le choix de soutenir l’artisanat français. Le Made in France était une évidence pour vous ?

Oui, c’est mon côté politique. Je pense qu’on peut contribuer activement à l’économie de notre pays et à la préservation du savoir-faire. J’aime l’idée qu’en travaillant avec un atelier français, je soutiens l’activité d’une dizaine de personnes. Ça me rend fière. 

Pour en revenir au temps, que préférez-vous ? Le perdre, le prendre ou le remonter ?

J’aime tout ça. C’est mon côté rêveur et libre. Toutes ces manières d’aborder le temps permettent d’échapper à la réalité commune.

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L’héritage mode d’Alexia Nokovitch

 

Première émotion mode

Quand j’avais 13 ans, ma grand-mère m’a offert une ceinture Hermès vintage. Elle était abîmée mais très solide. Je l’ai portée durant des années. C’est une pièce qui me subjuguait. Elle représentait le chic de ma grand-mère.

Une personne dont le style vous a influencée

Il n’y a pas une personne en particulier, mais plutôt un genre. J’aime l’excentricité assumée.

Une odeur liée à un souvenir mode

Ma grand-mère paternelle est Croate. Elle vient d’un milieu pauvre. Dans sa jeunesse, elle a été miss Bourgogne. Elle a conservé toutes les belles tenues de cette époque dans une valise. Quand j’allais chez elle en vacances, je fouillais tout le temps dedans et je me déguisais avec ses robes. Je sens encore l’odeur de cette vieille malle pleine de trésors.

L’influence de vos origines

Je suis Française mais je porte un ailleurs en moi. Et mon nom de famille le clame ! La Croatie, dont je suis originaire par mon père, a nourri mon respect pour le travail. Ma famille paternelle est un exemple de combativité car malgré son milieu modeste, elle a toujours tout fait pour s’en sortir. Ces valeurs-là, qui m’ont été transmises, s’expriment dans ma façon de créer.

Les artistes qui ont forgé votre goût du beau

Jean Cocteau pour son intelligence, Jean-Michel Basquiat pour son talent de narration, Yves Klein pour le choc des pigments, Salvador Dali pour son sens des compositions, Andy Warhol pour ses dessins érotiques, Niki de Saint Phalle pour son audace et sa folie des couleurs.

Les archives d’une maison à découvrir

J’ai eu la chance de voir les archives d’Hermès. C’est un trésor inestimable. J’aimerais aussi voir celles d’Yves Saint Laurent, notamment sa collection d’accessoires.

Une institution culturelle coup de cœur

L’île Naoshima au Japon qui regroupe des musées incroyables. Beaucoup d’œuvres sont exposées en plein air, face à la mer et dans la forêt. C’est sublime. Toujours au Japon, le musée Teshima offre une expérience unique. On entre dans une goutte d’eau en forme de béton, dans laquelle l’eau s’écoule par terre. C’est un espace hors norme où le temps s’est arrêté.

3 pièces qui vous définissent

Je ne suis pas la mode. J’ai donc adopté une sorte d’uniforme composé d’un jean, d’un top ample et de bottes de motard. J’habille aussi mes doigts de bagues.

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