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L’art de la chemise selon Hanane Hotait

Hanane Hotait

Hanane Hotait

Hanane Hotait a une conviction. La chemise est le meilleur ami de la femme. Sous ses doux airs, la créatrice impose sa singularité et dessine un vestiaire autour d’une pièce unique qu’elle décline à l’envie. De la chemise, Hanane Hotait conserve les contours masculins qu’elle confronte à des éléments glamour comme des matières soyeuses et des imprimés chaleureux. Française d’origine libanaise, la créatrice joue de son double héritage pour inventer une mode aux accents méditerranéens dopée par une touche couture. Dans ses créations, elle convoque l’image éternelle de la Parisienne et celles des jet-setteuses libanaises des années soixante. Entretien chaleureux avec une créatrice qui puise sa force dans une identité plurielle.

Texte: Inès Matsika

A quand remonte votre toute première création mode ?

C’était il y a six ans, lors du défilé de fin d’année d’Esmod. On devait préparer une petite collection. J’avais travaillé plusieurs modèles de chemises, avec du volume, des plissés, des cols Claudine et des cols bateau. En fait, les codes de ma future marque étaient déjà là. C’est drôle, c’est la première fois que je fais le lien.

Pourtant, vous ne vous êtes pas tout de suite consacrée à la mode.

C’est vrai, j’ai essayé d’entrer dans un certain moule ! Après des études de commerce, j’ai travaillé deux ans dans le marketing avant de comprendre que la création était la seule chose qui me stimulait. J’ai donc repris mes études à 27 ans, intégré Esmod à Beyrouth, où je m’étais installée après mon Bac, puis fait des stages à New York auprès de 3.1 Philip Lim et de Marchesa. J’ai osé renouer avec l’enfant que j’étais qui dessinait sans cesse, s’enivrait de tissus et s’était juré d’être créatrice de mode.

Qu’avez-vous conservé de votre passage chez 3.1 Philip Lim et Marchesa, deux marques aux antipodes?

De 3.1 Philip Lim, j’ai gardé le sens de l’épure et le jeu subtil des superpositions de matières. Chez Marchesa, j’ai abordé le prêt-à-couture avec un travail poussé sur les volumes et la broderie, que j’explore aujourd’hui dans ma marque.

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chemise, Hanane Hotait

Qu’est ce qui a motivé le lancement de votre griffe ?

J’ai eu du mal à trouver un emploi dans la mode quand je suis rentrée à Paris à l’âge de trente ans. Mon double parcours faisait peur. En France, il ne faut pas être atypique ! Au bout d’un an de recherches, j’ai décidé de créer ma marque éponyme, Hanane Hotait, en m’appuyant sur ma double formation, marketing et mode. Et je ne le regrette pas ! C’est une aventure très enrichissante.

Vous avez lancé une marque mono-produit autour de la chemise. Pourquoi ce choix ?

Tout vient d’un héritage. Enfant, je jouais avec les chemises de mon père. Jeune femme, j’ai toujours aimé porter celles de mes amoureux. J’ai un lien sentimental avec la chemise. C’est un vêtement qui symbolise aussi à mes yeux l’avancée des droits des femmes.

J’ai du respect pour ces créateurs comme Gabrielle Chanel ou Yves Saint Laurent qui l’ont intégrée dans le vestiaire féminin afin de nous donner davantage de liberté dans nos mouvements et de nous mettre sur un pied d’égalité avec les hommes.

Quand je me suis lancée, on m’avait conseillé de me diversifier avec d’autres vêtements. Après un détour, j’ai décidé de me recentrer sur la chemise. Aujourd’hui, je veux assumer mes spécificités – de produit et de rythme – en proposant à l’année des pièces intemporelles, complétées par des collections resort qui soulignent le caractère estival de la marque.

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Vous semblez privilégier l’amplitude dans vos modèles. Pourquoi ?

Le volume apporte une touche couture au produit et permet de multiplier les portés. Large, la chemise suggère la détente. Avec une ceinture, elle prend un aspect plus structuré, souligne la taille et renvoie à un esthétisme des années 60-70 auquel je suis attachée. J’ai en tête ces images de femmes qui se baladaient sur la Riviera, foulard sur la tête, dans des tenues élégantes qui marquaient joliment la taille.

Plissés, matières soyeuses, broderies : vos chemises témoignent d’un vrai savoir-faire. Vous pouvez nous en parler ?

J’ai choisi de créer mes produits à Paris pour bénéficier d’un savoir-faire qui n’est plus à prouver. Je souhaitais travailler avec des artisans qui ont la même exigence que moi concernant les finitions. Tout localiser à Paris permet aussi de fabriquer en petites quantités et de suivre tout le processus de fabrication. Sans parler de la signature qui plaît beaucoup aux étrangers.

 Dans la collection printemps-été 2019, vous faites un clin d’œil à vos racines libanaises avec des broderies de fleurs d’oranger.

Les fleurs d’oranger sont un souvenir olfactif très fort. De mars à mai, elles embaument les rues de Beyrouth. C’est un moment magique. Le Liban est présent dans mes collections à travers une foule de détails : le bleu intense renvoie à la mer et les boutons bijoux à l’extrême-féminité des femmes libanaises. Je détiens ce double héritage qui s’exprime dans mes créations. Mes chemises sont un concentré de ma culture française et du côté solaire, généreux et festif que je dois au Liban.

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Rabih Kayrouz, Zuhair Murad, et bien sûr Elie Saab…Le Liban est un vivier de créateurs de mode. Quel regard portez-vous sur cette création ? De quels designers vous sentez-vous proches ?

J’admire le côté féérique des créations d’Elie Saab et de Zuhair Murad. Mais je ressens plus d’affinités avec le travail de Rabih Kayrouz avec lequel j’ai eu l’occasion de travailler. Il va à contre-courant de l’image traditionnelle de la femme libanaise, assignée à des tenues ultra-féminines, bardées de strass et de paillettes. Ses créations n’entravent pas le corps mais tendent à le libérer.

Pourquoi la mode est-elle si importante au Liban ?

Cela vient des femmes. Là-bas, elles peuvent se changer trois fois par jour avec le plus grand naturel. Elles sont toujours impeccablement habillées et coiffées. Même si c’est parfois « too much », c’est un rapport à la beauté qui m’émeut. Au delà de la mode, ce sont toutes les expressions artistiques qui explosent en ce moment au Liban. Les galeries d’art se multiplient et des talents s’imposent sur la scène internationale comme David et Nicolas (designers), Hoda Baroudi (designer) et Karen Chekerdjian (créatrice de bijoux et designer).

Vous êtes trop jeune pour avoir connu la guerre du Liban (1975-1990). Avez-vous cependant l’impression d’en porter les stigmates ?

Lorsque l’on vit à Beyrouth, on est sans cesse confronté à l’histoire. Des traces d’obus sont encore visibles dans la ville. C’est assez troublant. Comme tous les créatifs de ma génération, je suis marquée par le traumatisme engendré par la guerre. Cela s’exprime par une énergie très particulière, une impression que rien ne peut nous arrêter dans le travail. On a une aussi une certaine urgence à vivre. Nous sommes très festifs car nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Ce sentiment, je l’ai particulièrement éprouvé en 2006 lors du conflit israélo-libanais. J’étais à Beyrouth lorsqu’une bombe a explosé à l’aéroport. La veille nous faisions la fête, le lendemain, nous vivions le chaos.

 

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Que pensez-vous de l’inclusion réclamée fortement par les consommateurs de mode et de beauté ?

Je la comprends entièrement. Il faut habiller les femmes que l’on voit dans la rue, dans toute leur diversité. Quand je conçois mes vêtements, c’est à elles que je m’adresse.

Les réseaux sociaux sont une caisse de résonnance énorme aujourd’hui pour les jeunes marques. Comment y prenez-vous la parole ?

Instagram a un effet incroyable sur les ventes. C’est un outil incontournable que j’ai mis du temps à apprivoiser. On me demande de me mettre davantage en scène mais je préfère laisser la place à mes créations. Je me prête cependant un peu à l’exercice car il est important d’incarner la marque. Par contre, je refuse désormais de collaborer avec les influenceuses qui souvent ne respectent pas leurs engagements et encore moins le produit !

Depuis le lancement de la marque, quelle est la plus belle preuve de reconnaissance que vous ayez reçue ?

La fidélité des clientes qui me suivent collection après collection. C’est aussi une grande fierté de croiser par hasard une femme portant une de mes pièces. Ça m’émeut beaucoup.

 

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L’héritage mode d’Hanane Hotait

Votre première émotion mode

Quand j’étais petite, j’observais beaucoup ma mère quand elle s’habillait. Elle avait un goût particulier pour les couleurs et les accessoires. Ça me faisait déjà rêver. Je garde aussi en mémoire le premier défilé auquel j’ai assisté. C’était celui d’Elie Saab.

Un personnage dont le style vous a influencée

Quand j’ai lancé ma marque, Mia Haji Touma – une personnalité de la mode qui a travaillé en tant que directrice artistique pour Valentino, Karl Lagerfeld et Sonia Rykiel – m’a littéralement prise sous son aile et m’a accompagnée d’un point de vue artistique. C’est une femme qui a un style incroyable. A la manière d’Iris Apfel, elle mélange des pièces chics à des breloques, des vêtements féminins auxquels elle apporte toujours une touche masculine.

Une odeur liée à un souvenir mode

Quand je travaillais à l’atelier de Rabih Kayrouz à Beyrouth, nous étions chaque matin accueillis par une odeur de café turc et des effluves de fleur d’oranger, qui était l’essence principale du parfum de sa marque. J’adorais ce mélange insolite.

Une époque à laquelle vous auriez aimé vivre 

J’aurais adoré vivre dans les années 60-70, pour l’esprit Riviera très bohème chic. Toute une esthétique que le photographe Slim Aarons a capturée dans ses clichés que je ne me lasse pas de regarder.

Les artistes qui ont forgé votre goût du beau

Mondrian, Klimt, Egon Schiele et Lucio Fontana.

Deux institutions culturelles coups de cœur

La Bibliothèque Forney et le Palais Galliera à Paris.

Les archives d’une maison de mode à découvrir

Celles de Cristobal Balenciaga et d’Yves Saint Laurent. J’aurais adoré rencontrer Karl Lagerfeld et le voir travailler. Même lui servir le café m’aurait suffi ! J’aurais souhaité approcher ce génie de la création.

3 vêtements qui vous définissent

La chemise, le jean et les robes.

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