Alice Balas

La vie en perfecto d’Alice Balas

Il y a cinq ans, Alice Balas a cédé à l’appel du cuir. L’ancienne directrice artistique dans le digital s’est détournée des écrans pour plonger dans le monde artisanal sur un coup de tête. Guidée par l’envie de donner sa version du perfecto, elle lance une marque éponyme qui propose des pièces uniques et des séries limitées, réalisées dans son atelier parisien. À coups d’associations de couleurs et de détails qui claquent, la créatrice déride le perfecto et lui injecte une bonne dose de glamour. Derrière les pièces désirables conçues comme des secondes peaux, c’est tout un savoir-faire que la créatrice de 34 ans défend. Intarissable sur la création de ses modèles, Alice Balas nous reçoit dans sa boutique nichée dans le Haut Marais, pour un entretien chaleureux, où les mots cuir et artisanat sont martelés dans un sourire.

Par Inès Matsika

Photos : Gilles Jacob

Alice Balas
Alice Balas

Les projets créatifs partent souvent d’une frustration. Racontez-moi celle qui est à l’origine de votre marque.

Je suis une grande fan du perfecto. J’adore cette pièce qui a une histoire et qui fut portée par des figures iconiques du monde de la musique et du cinéma qui m’inspirent comme Patti Smith et Steve McQueen. Bien qu’il existe depuis 1928 – date à laquelle Irving Schott le créa (Ndlr) -, j’ai toujours eu du mal à trouver un perfecto qui me convienne. Ils sont souvent épais, noirs, avec des zips argentés, conformément à l’esthétique des bikers. Tout en respectant son ADN, j’ai eu envie de le féminiser en lui apportant un certain raffinement que j’ai pu observer chez les femmes de ma famille, et dans lequel j’ai baigné.

A l’origine, je devais seulement en créer pour moi. J’ai rejoint une amie en Inde qui avait un atelier de confection. Quand j’ai découvert la grande variété de cuirs, mon désir a enflé et au lieu de fabriquer quelques pièces, j’en ai fait 70 ! La marque était lancée.

Comment apportez-vous une touche singulière au perfecto ?

J’ai choisi de respecter la coupe traditionnelle ainsi que certains détails que je réinvente. Mes créations se distinguent par un mélange de cuirs et par des associations de couleurs. Avant de devenir créatrice de mode, j’ai travaillé en tant que graphiste et assistante photo. Ces expériences m’ont amenée à explorer des lignes graphiques, à rechercher une certaine luminosité dans les matières choisies et à jouer des contrastes entre le cuir mat et le cuir brillant. En fonction des peaux que je sélectionne, mes perfectos vont avoir un aspect raffiné, rock ou romantique.

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Les perfectos évoquent l’univers des bikers et celui du rock. En quoi ces mondes vous sont-ils familiers ?

J’ai vécu 4 ans à Londres où la musique rock est très présente. C’est une scène musicale que j’apprécie beaucoup. Je ne me considère pas comme une bikeuse, même si j’ai troqué mon scooter contre une moto ! Ce qui est sûr, c’est que j’aime la vitesse, le mouvement, l’adrénaline, et la sensation de liberté que la moto procure. J’organise même des rides* durant lesquelles j’invite quelques personnes à me suivre en moto pour de longues balades collectives. Même si ma marque n’est pas destinée aux bikers, j’ai certainement voulu démontrer que l’on pouvait être une femme, aimer rouler à moto tout en ne perdant pas une once de son élégance. 

Le cuir est au cœur de vos créations. Qu’appréciez-vous profondément dans cette matière et comment en jouez-vous ?

Le cuir est le premier habit de l’homme ! C’est une matière qui dure dans le temps et dont l’origine est noble. Les peaux que j’utilise proviennent d’animaux destinés à l’alimentation, qui au lieu d’être brûlées et donc de polluer, sont transformées en une matière résistante. Ce que j’apprécie également, c’est le pouvoir que confère le cuir à ceux qui le portent ! Quand j’ai besoin d’assurance, j’enfile un vêtement en cuir, et il agit comme une armure qui me protège. Il est aussi doté d’une charge érotique.

L’exigence d’une mode responsable n’a jamais été aussi forte. Quelle réflexion cela entraîne-t-il chez vous ?

J’ai fait le choix très clair de ne pas utiliser de cuirs exotiques provenant d’animaux tués pour leur peau. Je travaille aussi avec des tanneries responsables qui ont leur propre système d’épuration d’eau, ce qui est devenu très courant dans le métier. J’ai bien conscience que le cuir est une matière qui a mauvaise presse aujourd’hui et je trouve que l’industrie dont elle découle devrait prendre davantage la parole pour déconstruire les préjugés car la filière se responsabilise. Parmi mes actions positives pour l’environnement, il y a l’achat d’un grand stock de cuir d’excellente qualité auprès d’un fabricant qui travaillait pour Hermès. Pendant un certain temps, je vais pouvoir travailler mes pièces à partir de cette matière existante. Dans cette même optique d’upcyclingj’utilise au maximum mes chutes de cuir dans mes nouvelles créations.

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Vos créations sont réalisées dans votre propre atelier parisien. Expliquez-nous ce choix et comment l’avez-vous mis en place ?

J’ai rencontré de nombreuses difficultés avec des ateliers externes. Ils trouvaient mes perfectos trop difficiles à fabriquer car ils sont composés de plusieurs cuirs – comme le veau velours, l’agneau plongé, le nubuck ou la vachette – et du coup ils me facturaient ce travail d’assemblage très cher ! J’avais aussi un problème moral car la plupart travaillent avec des sous-traitants qui sont payés une misère et il y a un fort turn-over. Résultat : la qualité n’était jamais la même, et ça, ce n’était vraiment plus possible ! J’ai donc engagé un chef d’atelier qui supervise des sous-traitants que je rémunère correctement. Cet homme – qui a de l’or dans les mains et qui travaillait avec de belles maisons comme Alaïa – les a formés et s’est alors installée une collaboration pérenne avec eux. Je travaille de manière très étroite avec mon chef d’atelier. Chaque pièce est le résultat d’une longue conversation avec lui.

Vous fabriquez des séries limitées et des pièces uniques. Quel est le processus de création pour ces dernières ?

Tout commence par une rencontre humaine avec le client. J’entame une discussion afin de savoir qui est la personne en face de moi et connaître ses habitudes. Quel est son mode de vie ? A-t-elle l’habitude de porter du cuir ? Quelles couleurs aime-t-elle ? … J’essaie de dresser un portrait afin de déterminer le modèle que l’on va composer ensemble. L’idée est de fabriquer une pièce qui dure dans le temps et dont la personne ne va pas se lasser trop vite. J’essaie donc de bien la guider dans ses envies. A partir du moment où l’idée est validée, il faut compter un délai de 4 semaines environ pour la réalisation dans nos ateliers. S’il y a des spécificités, on peut créer un modèle sur-mesure en fonction de la morphologie de la personne.

 

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Faut-il interpréter vos choix de fabrication comme un désir de « slow fashion » ?

Oui dans le sens où je propose des pièces conçues pour durer, fabriquées à la demande ou en petite quantité. Les personnes achètent de manière réfléchie un perfecto qui a un certain coût – à partir de 2.500 € la pièce unique, à partir de 1.500 € en séries limitées – et qu’elles pourront garder longtemps. Il peut parfois s’écouler 6 mois à un an entre la découverte de la marque et l’acte d’achat.

La photographie tient une place importante dans votre vie. Comment exprimez-vous ce goût dans votre univers ?

Le goût de la photo m’a été transmis par mon père. Très jeune, il m’a mis un appareil dans les mains. Plus tard, j’ai assisté un petit ami photographe durant quatre ans et j’ai vraiment appris le métier. L’image est capitale dans mon univers. Je conçois une grande partie des photos et des vidéos de la marque. J’ai aussi entamé un projet intimiste de portraits de clients, que je réalise quelques mois après l’achat de leur perfecto. L’idée étant d’illustrer à travers une image la manière dont ils se sont emparés de cette pièce.

Dans ce parcours de créateur pas toujours simple, dans quelles ressources puisez-vous pour vous motiver ?

Ce qui m’encourage, ce sont les clients fidèles. Ça me pousse à développer mes idées et à les réaliser. Aujourd’hui je me sens capable d’aller au-delà du perfecto et de proposer une jupe, un pantalon ou une combinaison en cuir. C’est hyper challengeant d’ouvrir l’univers de la marque ! Mais il m’arrive aussi d’avoir mes mauvais jours et de désirer un job avec un salaire et des congés payés (rires). Je me raisonne vite car je suis quelqu’un de persévérant. Et tant que le plaisir sera supérieur aux difficultés, je continuerai.

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L’héritage mode d’Alice Balas

Votre première émotion mode

J’ai toujours beaucoup aimé la mode, que je regardais par le prisme de la photo. Avant le vêtement, c’est avant tout l’image qui m’attirait. J’observais les séries mode dans les magazines féminins. J’ai attrapé le virus du perfecto en regardant de vieux films et aussi en étant séduite par le look des chanteurs et chanteuses de rock.

Un personnage ou une personne qui a influencé votre style

Dans mon entourage, il y a des femmes qui m’ont transmis le goût de s’affirmer via le vêtement. Cela a certainement guidé mon désir de créer des pièces fortes. A l’image de la marraine de ma mère, qui est une troisième grand-mère pour moi. C’est une femme élégante qui a beaucoup voyagé et a fait des choses assez inattendues, comme escalader le mont Blanc, en 1950.

Les artistes qui ont forgé votre goût du beau

Le photographe Peter Lindbergh pour sa manière de sublimer la femme de manière naturelle. Même s’il photographiait des vêtements, il ne faussait pas l’attitude des femmes qui les portaient et montrait leur vrai visage. J’apprécie aussi beaucoup le travail de Guy Bourdin pour ses mises en scène audacieuses.

Les créateurs qui vous ont donné envie de faire ce métier

Azzedine Alaïa pour son approche sculpturale du vêtement, Hedi Slimane pour son travail novateur chez Dior Homme, Isabel Marant pour sa manière moderne d’appréhender la femme et son authenticité.

www.alicebalas.com   *ride : balade

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