Dans le monde poétique et boyish de Polder

Garder le cap sans trahir leur identité. Tel pourrait être le mantra magique de Madelon Lanteri-Laura et Natalie Vodegel. Les deux sœurs, à la tête de Polder depuis dix-huit ans, mènent sans faiblir une mode authentique où l’androgynie règne aux côtés des belles matières. Avec une rare franchise, elles évoquent leur parcours, analysent les mutations de la mode et partagent leur passion de la création, restée intacte. Entre éclats de rire et sérieux, les deux créatrices se livrent dans leur atelier show-room parisien, dont la décoration bohème est un clin d’œil à leurs origines néerlandaises. Immersion dans un univers où les mots constance, qualité et créativité ont encore du sens.

 Texte : Inès Matsika

 Photos : Noé Lefebvre/ Animal- Animal

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Vous avez lancé votre marque il y a 18 ans. Quel était le paysage de la mode à cette époque ?

 Madelon : Il était riche ! De nombreux créateurs se lançaient, notamment dans le secteur de l’accessoire. Il y avait une vraie émulation entre les marques. A cette période, le travail était encore très artisanal. Esthétiquement, c’était le style bohème qui dominait.

Y-a-t il des aspects du métier ou un état d’esprit que vous regrettez ?

Madelon : Je trouve que l’on s’amusait beaucoup plus. On pouvait se permettre de lancer des produits originaux qui allaient quand même séduire le public. On travaillait sur les salons, ce qui nous permettait de rencontrer la clientèle, notamment japonaise. C’est ce marché qui nous a portées à nos débuts. A la fin des salons, on avait un chiffre d’affaires clair. On savait où on allait, c’était plus rassurant. Aujourd’hui, il est plus difficile de capter la clientèle, qui est extrêmement sollicitée. La concurrence est rude.

Natalie : Actuellement, c’est l’uniformité qui règne. Toutes les marques veulent vendre une image luxueuse de leurs produits, même si la confection ne suit pas forcément. Il est difficile de défendre son identité quand tout le monde martèle le même message ! Autre bouleversement : l’arrivée des réseaux sociaux. La gestion de notre image demande un temps colossal.

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Isabel Marant –qui a aussi une longue trajectoire – disait récemment dans une interview* avoir le sentiment d’avoir mis les doigts dans une prise et de ne pas pouvoir les enlever. Avez-vous l’impression d’être à votre place et d’avoir contrôlé votre évolution ?

 Madelon : Je comprends parfaitement les propos d’Isabel Marant. Notre métier exige de beaucoup travailler en amont des saisons. J’ai parfois le sentiment d’être dans un train qui avance à toute allure et qu’il est impossible de le freiner. On aimerait avoir plus de temps pour créer et réfléchir davantage à l’évolution de la marque.

Y-a-t-il eu des périodes compliquées ? Ou à l’inverse, des moments d’euphorie ?

 Madelon : 4 ans après les débuts de la marque, nous avons vraiment commencé à souffler. Nous avions passé le cap le plus difficile et l’entreprise se stabilisait. En plus de notre ligne d’accessoires – qui furent les premiers produits proposés par Polder – nous avons lancé une ligne de vêtements pour enfants. Ce fut un gros succès. À ce moment-là, on a connu une sorte de folie créative. On peut même parler de boulimie ! On a eu envie de multiplier les univers de Polder.

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Natalie Vodegel (face)) et Madelon Lanteri-Laura (droite)

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L’identité de Polder n’a effectivement jamais cessé d’évoluer, entre les accessoires, la collection pour enfants et le prêt-à-porter pour femmes lancé il y a 7 ans. Expliquez-nous ces différentes mutations.

 Natalie : On a toujours été guidé par l’envie d’aller plus loin et d’explorer différents types de produits. A un moment, il a été nécessaire de se recentrer. D’où notre décision de mettre en sommeil la ligne pour enfants car il devenait difficile de développer des secteurs qui sont très différents.

Quel est le segment que vous souhaitez le plus développer aujourd’hui ?

 Natalie : Celui du prêt-à-porter femme que l’on cherche encore à stabiliser. On a réduit le nombre de pièces par collection afin de revenir à l’essentiel. Nos efforts vont aussi se porter sur les bijoux car nous avons le sentiment d’avoir des choses à dire dans ce domaine.

Vous êtes indépendantes. C’est une grande liberté, mais elle a un prix. Allez-vous continuer à assumer seules votre maison ?

 Madelon : Très honnêtement, nous préfèrerions être épaulées pour développer davantage Polder. On aimerait ouvrir une deuxième boutique à Paris et lancer d’autres projets. À terme, nous pourrions y arriver seules, mais ça prendrait beaucoup de temps. Notre souhait est d’accélérer le mouvement et de se sentir davantage en sécurité.

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Vous êtes sœurs. Qu’est ce qui vous a poussé à lancer une marque ensemble il y a dix huit ans ?

 Madelon : Notre collaboration s’est mise en place de manière très naturelle. Nous avons des expériences professionnelles similaires. Nous avons toutes les deux quitté les Pays-Bas – notre pays d’origine – afin de nous installer à Paris pour travailler dans la mode. Je suis arrivée la première, et à la fin des mes études, j’ai intégré la maison d’Anne-Marie Beretta où j’ai très vite gravi les échelons. Six ans après, j’ai travaillé au studio homme d’Hermès. Puis une opportunité s’est présentée chez Marcel Marongiu. Ce fut une époque très créative, durant laquelle j’ai beaucoup appris.

Natalie : La mode était aussi une évidence pour moi. J’ai rejoint Madelon quelques années après son installation à Paris. Grâce à elle, je suis entrée en tant que stagiaire chez Anne-Marie Beretta que j’ai assistée ensuite pendant dix ans. C’est dans cette maison que j’ai fait mes armes. Mais quand on est créatif, à un certain moment, on a besoin de travailler sur son propre projet. C’est ainsi que Polder est né. De notre envie de fonder ensemble une maison de mode.

Madelon : Travailler entre sœurs a un côté très rassurant. On est le meilleur partenaire de l’autre. On ne pourra jamais se laisser tomber.

Comment se répartit le travail entre vous ?

Natalie : Je m’occupe de la création de tous les produits. C’est plutôt confortable (rires).

Madelon : Je coordonne les collections et je fais en sorte qu’elles soient réalisées et diffusées en temps et en heure. J’assume aussi la gestion de la marque.

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Qu’est ce qui nourrit encore votre amour du vêtement ?

Natalie : Je parlerais plutôt de l’amour de la création. Le vêtement est un des supports que nous aimons concevoir.

Madelon : En réalité, nous sommes très « touche à tout ». Nous aimons aussi bien explorer la mode que la décoration. A partir du moment où l’on a un œil et une envie de créer, le support importe peu. Pour moi, c’est ça la vraie créativité.

Que vous reste-t-il de votre éducation néerlandaise ?

Madelon : Nous avons grandi au sein d’une famille très créative. Nos parents travaillaient dans le cinéma. Notre mère confectionnait des vêtements pour nous. Elle suivait nos directives car nous avions des idées très arrêtées sur ce que nous voulions porter (rires).

Déjà le goût des surpiqures, des matelassages et des couleurs était là. Dans la maison familiale se trouvait une machine à coudre ayant appartenu à notre arrière-grand-mère. C’est sur cette machine que nous avons réalisé nos premiers pantalons.

Natalie : Nous vivions à la campagne et il fallait s’occuper. C’est la création d’objets et de vêtements qui emplissait nos journées. C’est devenu notre passion et nous en vivons aujourd’hui.

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Depuis les débuts de la marque, vous avez multiplié les collaborations. La dernière en date est celle avec Monoprix. Que vous a apporté cette expérience ? 

Natalie : C’était génial car on a vraiment eu carte blanche. On a développé une ligne globale, qui intègre du prêt-à-porter pour femmes, pour jeunes filles et pour enfants, ainsi que de la décoration. Pour la première fois, j’ai pu travailler la céramique. J’ai adoré ! Le fil conducteur entre les produits est le style des années 70-80.

Madelon : Ce fut une expérience agréable car l’équipe de Monoprix est très rôdée. On ne s’est jamais senti limité dans les demandes. Ils mettent des moyens considérables pour obtenir de belles collections. On a eu l’impression que tout était possible ! On a hâte de voir la capsule en situation, dans les magasins, à partir d’octobre 2019.

Après 18 ans d’exercice, ressentez-vous encore de l’excitation quand vous croisez vos créations dans la rue ?

Madelon : C’est toujours aussi génial ! Le but est que nos modèles plaisent et qu’ils soient portés. On fait ce métier pour cela.

* source : émission Boomerang du 12/04/2019, sur France Inter.

 www.polder.fr

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